CHRONIQUES REPTILIENNES 9

 

Camélia : un cas d'école - partie 2

 

Raide comme un cadavre, le corps de Camélia Mauritz se cabrait sous l'effet d'électrochocs invisibles. Iori et moi nous plaçâmes à ses côtés et, posant chacun une main sur elle, nous élevâmes l'autre vers le Ciel. Nous restâmes ainsi un bon moment à prier et à invoquer la protection des Forces Divines. C'était impressionnant mais nous refusions de céder à la panique. Au bout de quelques vingt minutes qui parurent une éternité, les convulsions diminuèrent d'intensité et commencèrent à s'espacer. Le corps de Camélia se relâchait doucement, tandis qu'elle revenait à elle et que son visage reprenait des couleurs. Nous pouvions sentir la chaleur parcourir à nouveau ses veines et la vie reprendre peu à peu ses droits.

 

Elle nous en fut si reconnaissante qu'elle accepta notre offre de travailler à ses côtés de façon rapprochée pour l'aider à se libérer définitivement de ce mal honteux qui volait sa vie. Joyeux, nous célébrâmes notre nouvelle alliance en passant la soirée ensemble. Nous avions soif de nous connaître et de partager. Elle qui avait erré si longtemps seule, en proie à une souffrance innommable, elle venait enfin de rencontrer de véritables amis et « frères » d'armes. Ce soir-là nous conversâmes de façon animée et les rires fusèrent jusqu'à pas d'heure. Nos coeurs s'unirent pour la vie. C'est du moins ce que nous pensions Iori et moi.

 

Mais nous n'étions pas au bout de nos peines. En effet, dès le lendemain le comportement de la jeune-femme avait radicalement changé. Nous avions rendez-vous dans l'après-midi afin de commencer son traitement. Elle fit une entrée triomphale dans notre petit salon et entrepris le récit de sa matinée avec emphase, soulignant chacune de ses paroles avec une gestuelle exacerbée que nous ne lui connaissions pas. Elle parlait fort, s'esclaffait, paradait, ses yeux brillaient de mille feux... Elle occupait tout l'espace à la façon d'une comédienne qui réalise une performance « stand up ». Son assurance était parfaitement déroutante et nous semblait complètement déplacée. Où était passée la jeune-fille frêle au regard assombri, aux gestes éteints et hésitants ? Consternés, nous comprîmes que la « tâche » serait plus rude que nous ne l'avions pensé.

 

Iori n'osa pas me le dire tout de suite mais au cours des semaines qui suivirent, elle assista à d'autres transformations de ce type. Il lui semblait à chaque fois voir un nouveau personnage émerger : tour à tour femme enfant, femme fatale, garçonne, mère de famille, ado rebelle au look "grunge", jeune commerciale dynamique et irrésistible ou encore ballerine fragile et anorexique!... Le panel des personnalités de cette femme caméléon était impressionnant. La relation avec Camélia était devenue difficile : Iori crut d'abord que Camélia se moquait d'elle ou bien qu'elle cherchait à la rendre folle. Elle n'y comprenait rien et ne savait pas comment réagir. Mais ce qui la déroutait le plus sans nul doute était de se retrouver seule avec elle. Chaque fois que le regard des deux femmes se croisait, un étrange malaise s'installait entre elles. Iori se sentait visée, elle percevait de façon très nette le regard pénétrant et glacial de Camélia et ses sombres intentions, ce qui la figeait sur place. Mais cette dernière n'avait pas le même comportement avec moi. Bien au contraire : rieuse et amicale, nous passions du temps à échanger et une complicité indéniable se tissait entre nous. Cette complicité naturelle et spontanée était née dès le premier jour, une intimité que Iori ne parvenait pas à partager malgré son affection certaine pour elle. Des conflits éclatèrent bientôt ouvertement entre les deux femmes car il était évident que la jalousie s'était installée. Leur affection et estime mutuelle étaient réelles mais leur défiance l'une envers l'autre les empêchait de dépasser la barrière de la rivalité.

 

Je n'étais pas aveugle et je percevais très clairement son caractère versatile, insaisissable, ainsi que ses multiples techniques pour me séduire et écarter Iori. J'avais noté chez elle des changements d'humeurs fréquents associés à des comportements alimentaires paradoxaux, des accès soudains de paranoïa profonde, un manque de transparence évidente et de constance, elle suivait de façon décousue les directives que je lui transmettais et cela ne facilitait pas le travail de guérison. Les crises de possession continuaient également à intervalle régulier. Malgré ces faits étranges et inexplicables, une solide entente continuait de nous unir. Camélia semblait déterminée à poursuivre le travail et de très beaux moments de victoire et de joie partagée nous donnaient l'impression que nous étions sur la bonne voie.

 

Alors que nous profitions des derniers beaux jours d'automne, je proposai finalement aux deux rivales un séjour relaxant et thérapeutique dans notre maison de campagne du Morvan et concoctai un programme (méditation, danse-théâtre, rencontres avec Iurikan* et autres exercices spirituels) qui devait leur permettre de dépasser leur conflit. Iori tentait tant bien que mal de jouer le jeu et de surmonter ses accès de suspicion. Un soir où elle s'était retirée dans une pièce pour méditer toute la soirée, je découvris Camélia qui m'attendait dans sa chambre au fond de la pièce en position du lotus, raide et massive comme un tronc d'arbre, elle paraissait deux fois plus grande quelle n'était en réalité. Elle fit mine de ne rien avoir prémédité puis, relevant lentement ses yeux vers moi, elle me prit les mains et me dit avec un langage creux, lent et saccadé, que le temps était venu pour moi de tout comprendre. « Tout ce que tu apprendras doit demeurer notre secret. » me murmura t-elle. Tout d'abord interloqué, il me semblait que je n'avais soudain plus accès à mon esprit qui paraissait engourdi. Lentement, elle posa entre mes mains son journal intime qui, tel un vieux grimoire, était relié d'un cuir décoré de gravures délicatement ciselées. Tous les événements qui avaient rythmés notre rencontre y étaient minutieusement consignés à la plume noire. « Te voilà à présent mon éternel protecteur. » me dit-elle avec gravité. A ces mots, une formidable énergie s'empara de mes mains qu'elle tenait fermement entre ses longs doigts maigres. Nous nous tenions face à face, statufiés par cette énergie intense. En sortant de sa chambre, je ne savais plus qui j'étais vraiment. Je me surpris même à penser que Camélia n'était pas malade, qu'elle était un être d'un niveau spirituel exceptionnel.

 

Le lendemain matin, malgré l'affrontement qui éclata entre elle et Iori au petit-déjeuner, je m'entendis penser que nous n'avions probablement rien à apprendre à Camélia et qu'elle nous sauverait de notre vacuité existentielle. Iori remarqua ma complaisance. Médusée, elle sortit de la cuisine et disparut dans la forêt. Camélia et moi nous regardions intensément, avec une profondeur toute animale. Aucun mot ne fut échangé. Après un long moment nous partîmes à la recherche de Iori silencieusement.

 

Suite au prochain épisode.


Ganji

Fondateur de la méthode Anankea, parcours thérapeutique et initiatique en 4 temps.

En savoir plus : rdv page Soins et thérapie et page Iori et Ganji

- Contact : ganjianankea@gmail.com

Tags: cordon ombilical

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