CHRONIQUES REPTILIENNES 10

Camélia : un cas d'école - partie 3

 

Nous étions toujours dans notre maison de famille au cœur du Morvan et de ses hautes forets. Notre séjour en Bourgogne touchait à sa fin. Comme Camélia avait apporté un dvd, nous avons passé toute la soirée du vendredi à regarder ensemble un spectacle humoristique. Nous étions confortablement assis dans le salon et Camélia et moi riions à gorges déployées, contrairement à Iori qui décida finalement d'aller méditer dans sa chambre. À travers les vieux murs de la maison lui parvenaient nos rires, on s'esclaffait dans le salon, on s'amusait beaucoup, nous passions un vrai bon moment. Je sus plus tard qu'elle avait beaucoup pleuré ce soir-là, en constatant une fois de plus la complicité qui nous unissait Camélia et moi dans laquelle elle ne trouvait pas sa place.

 

Il faisait presque noir dans la pièce, seules les lumières du téléviseur nous éclairaient. Camélia posa sa jambe sur la mienne, nos regards se croisèrent et nous nous embrassâmes. Cette scène créa en moi un profond malaise. Je détournai la tête et décidai de me concentrer sur la fin du spectacle. Enfin, je me levai et parti m'isoler dans ma chambre. Je me sentais perdu, quelque chose n'allait pas. Je décidai alors de me mettre en position de méditation mais il ne se passa rien. Ce soir-là, GoAl ne vint pas à moi. Néanmoins je me sentais bien mieux. Mon corps s'engourdissait et doucement, je me laissais glisser dans ma couette et dans le sommeil...

 

Les premières lueurs du jour perçaient à travers le Velux et me réveillèrent, il devait être 5h30. J'avais l'impression que je ne devais pas me lever. Mais comme je restai dans mon lit, je fus contrarié de ne plus pouvoir trouver le sommeil. L'angoisse de la veille me reprit, je décidai par conséquent de l'affronter en méditant. Je me remis en tailleur et me concentrai sur ma respiration. Après trente minutes d'efforts, je sentis très nettement l'emprise de mon esprit me quitter et j'en oubliai même que j'étais Homme. Quand soudain une présence se manifesta au niveau du périnée, une sorte de fourmillement chaud. Je connaissais bien cette sensation : le Cobra sacré* venait à moi. Il jaillit littéralement de mon bassin et sous la forme d'une colonne d'énergie intense, s'érigea devant moi. Tel un serpent immense, il se dressait lentement devant ma poitrine, quand il s'arrêta devant mon yeux. Je pouvais sentir son intelligence subtile et profonde. En s'immobilisant à hauteur de mon visage, cet être merveilleux me dit : “Que cherches-tu?”. Spontanément, je lui répondis : “la vérité”. À ces mots, il se jeta sur moi et m'avala. J'eus l'impression de me transformer en statue de pierre, figé par une béatitude sans nom, dénué de tout désir. Une paix absolue et irréelle m'enveloppa.

 

C'est alors qu'apparut dans mon esprit une immense salle vide, un courant d'air puissant rôdait en ces lieux. Je distinguai à présent la fluette silhouette de Camélia, raide comme à son habitude, qui trônait au centre de cette salle, offrant à mon regard son plus joli profil. Ses yeux de braise m'invitaient à la rejoindre. Sans réfléchir, je m'approchai tout près, mais je sentis immédiatement un magnétisme puissant qui émanait d'elle; elle en était d'ailleurs le centre et l'origine. J'étais pris au piège d'une spirale qui absorbait toute forme d'énergie vitale. Comme je n'étais pas capable de me détourner d'elle, je réussis néanmoins à m'en éloigner, par instinct de survie. Alors, son visage s'obscurcit et se couvrit d'écailles noires. Le plus étrange, c'est je vis mon propre visage apparaître au-devant du sien, comme une image superposée. Je trouvai cela extrêmement inquiétant. Cette scène faisait naître une connivence inattendue entre Camélia et moi. Je l'entendis me transmettre très clairement : “nous sommes identiques toi et moi, ne vois-tu pas?”. Tout en regardant mes mains couvertes d'écailles, force était de constater qu'elle et moi étions de la même espèce. Je me tordais les doigts de rage mais j'étais satisfait de découvrir grâce à elle ma véritable nature et dimension, la spécificité qui avait fait de moi depuis toujours un être à part et incompris : mon aspect reptilien. J'étais un être hybride, un « humano-reptilien ».

Cependant, quelque chose de fondamental nous différenciait, quelque chose d'intime caractérisant notre essence même, mais ce n'était pas encore suffisamment clair. Pourtant cela paraissait en même temps évident.

 

Camélia me faisait l'effet d'un immense trou noir absorbant toutes particules de vie et de lumière, et cela me dérangeait au plus au point. Je sus alors que si je m'abandonnais à elle, elle me pousserait au naufrage. Si je me laissais aller, si je me décidais à l'aimer, je serai vidé de ma substance, de mon âme. Je périrai. Je ne devais plus exprimer mon amour et ma compassion pour elle. Elle était plus que dangereuse : son venin était fatal. Plus je m'éloignais, plus je réalisais parfaitement que nos valeurs étaient en parfaite opposition : elle prenait et moi je donnais, elle vouait un culte à la mort quand je clamais la vie, elle ne jurait que par ses sombres désirs, je servais le Divin. Mante religieuse, vampire, veuve noire, toute une série de dénominations me vinrent à l'esprit pour la qualifier. Je distinguais très nettement une mygale noire géante qui gesticulait au-dessus d'elle, manœuvrant son corps comme une vulgaire marionnette. Celle-là même que Iori avait aperçu en vision au début de notre rencontre. Si tout était si effrayant, pourquoi alors me m'étais-je senti si proche d'elle, comment était-ce possible? Comment avais-je pu donner autant de crédit à ce monstre? Ces visions me transmettaient enfin des réponses pertinentes, plus qu'éloquentes. Bien au-delà du bien et du mal, en ces terres inconnues, nous étions deux contraires qui s'attiraient et se repoussaient.

 

Ayant découvert les enjeux de cette situation complexe, je me sentis plus calme. Les battements de mon cœur ralentirent leur cadence. La silhouette de Camélia disparut et je sentis alors l'univers tout entier se pencher sur moi. Doucement je me laissait pénétrer par sa bienfaisance. Je me sentais alors loin de toute chose connue, loin de ma chambre, au-delà même de notre Terre. Mes bras se levèrent comme emportés par une volonté supérieure. Avec une confiance absolue, ma conscience pénétra l'esprit même de la Création, de l'intention créatrice originelle, et il n'y avait là qu'Infini. Je ne distinguais plus mon corps, je ne sentais plus rien de matériel. Mes mains devant mes yeux exécutaient des mouvements lents, d'une grâce complexe et sophistiquée. Mon corps ondulait au rythme des battements de l'univers. Je dansais, tout en demeurant dans mon lit. Je dansais au son de la Vie. Mes bras manifestaient un langage sacré, incompréhensible au mental, mes gestes étaient amples, délicats, comme ceux des danseurs que j'avais autrefois contemplé à Bali. L'unité dynamique de toute chose s'exprimait à travers moi et je me laissais totalement emporter par cette chorégraphie merveilleuse.

Aux origines des temps était donc la volonté sacrée de donner la Vie, de lui donner forme.

“Maître lézard a le droit de savoir” entendis-je.

J'étais au cœur d'une cérémonie inattendue: la nature de toute chose m'était révélée. La Création, l'intention divine, m'était contée à travers la transe dansante de mon corps.

“La mort n'existe pas”, entendis-je à nouveau. Je vis toutes choses telles qu'elles étaient en réalité: puissantes, vivantes, dynamiques, créatrices et éternelles. La vie enfante la vie à chaque instant, c'est à la fois effrayant et beau. Mais c'est surtout beau. Comblé et paisible, toujours assis sur mon lit, je sentais ma connexion au monde du vivant avec l'intensité d'un animal, d'un lézard. Et tel un reptile dénué de toute émotion humaine, je repris lentement conscience du lieu où je me trouvais.

 

En entendant la voix de Camélia dans le couloir, je reconnus bien cet ADN reptilien que nous partagions elle et moi et qui nous rapprochait indiscutablement. Mais ce qui nous éloignait l'un et l'autre était bien plus fort, bien plus important. Il était tard, près de 9h30. Ça sentait bon le café chaud. Je savais à présent qu'il nous fallait faire un choix et la décision était déjà prise: nous nous séparerions Iori et moi de notre hôte. Malgré notre intime similitude, nous n'étions cependant pas au service des mêmes forces et des mêmes valeurs.

 

 

Suite et fin au prochain épisode

Ganji Anankea

 

*la kundalini

 

     

    Tags: cordon ombilical

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